1ère Partie Prologue
2ème Partie Prologue
Epilogue 1ère Partie
Epilogue 2ème Partie
Epilogue 3ème Partie
Table des Matières 1
Table des Matières 2
Table des Matières 3
Distinction
Commande
2ème Partie Prologue

Tout se confond dans l'imaginaire chrétien : l’islam est perçu tantôt comme une foi personnelle venant d'un autre âge, tantôt comme un moyen politique expansionniste visant à soumettre les chrétiens, ou enfin comme une religion qui accable des hordes de femmes voilées et les soumet à l'absurdité d'une autorité divine incontrôlable. La confusion qui règne dans l'esprit des Occidentaux découle de la façon dont l'islam a été traduit et expliqué par certains islamologues[1]. Ce domaine, en effet, a été étudié de manière subjective et passionnelle. De plus, il a été souvent confondu avec l'orientalisme, alors qu'en réalité l'islamologie et l'orientalisme sont deux matières fondamentalement différentes – dont, parfois, les domaines d'études se recoupent opportunément. Plus précisément, l'orientalisme exprime la force intellectuelle d'un Occident manipulateur et dominateur[2], alors que l'islamologie, de par ses contours illisibles et son esprit stratifié, échappe totalement à cette subjugation occidentale. Peu d'intellectuels judéo-chrétiens ont réussi à suivre jusqu'au bout le parcours initiatique qui mène à l'islam, et leur manque de clarté à cet égard n'a fait qu'alimenter la peur et les préjugés des Occidentaux envers cette religion.

L'islamologie, contrairement à l'orientalisme, ne s'arrête pas aux frontières des pays arabes ; elle déborde sur les continents africain et asiatique et bouillonne également au sein des frontières de l'Europe occidentale (Kosovo, Bosnie, Tchétchénie, etc.). Malgré l’importance de son extension géographique, l'étude de l’islam est restée enfermée entre les mains d'une poignée de doctes-intellectuels conformistes, musulmans et occidentaux, souvent liés aux pouvoirs en place. Pour le commun des Occidentaux, l'islam reste confus et représente plutôt une force ténébreuse qui menace les valeurs de la civilisation humaine.

De fait, l'intelligentsia européenne, malgré la supériorité intellectuelle qui la caractérise actuellement, semble désemparée, voire en panne d'imagination devant la complexité du phénomène islamique contemporain. Elle s'est contentée de lire l'islamisme à travers le « prisme » exclusif de l'opinion de penseurs indigènes et occidentaux. La lecture de ces sources indirectes et partiales l'a confinée dans un rôle d'observateur passif et impuissant. C’est là un fait inhabituel pour l'esprit occidental qui, je le rappelle, a réussi à s'imposer dans un domaine similaire et tout aussi compliqué : l'orientalisme.

Force est toutefois de constater que l'islamisme semble déconcerter l’intelligentsia occidentale. Face à cet adversaire insaisissable, l'Occident a toujours réagi de manière irrationnelle. Il a en effet choisi soit de se confronter militairement avec cette religion extrêmement ambitieuse afin de l'anéantir, soit de la coloniser et de l'affaiblir culturellement. Aujourd'hui, il s'illusionne à projeter ses schémas démocratiques, progressivement acquis au cours des siècles, sur un autre terrain religieux peu réceptif aux idées importées et qui a lentement sombré dans l'obscurantisme et l'autoritarisme dès le XVe siècle.

Si l’on remonte aux sources historiques, il serait plus correct de dire qu'à l'origine l'Islam devançait l'Occident dans le domaine des sciences, des arts et de la culture démocratique. La puissance musulmane, en effet, a connu dès le VIIe siècle une brillante civilisation grâce à son travail d'innovation et de traduction des œuvres humanistes gréco-latines. La pensée islamique, qui constituait le modèle de référence de l'époque, a été imitée et traduite, à son tour, par l'Occident croisé dès le XIsiècle. Cette dynamique a permis au vieux continent européen d'amorcer, plus tard, une brillante renaissance artistique, philosophique et scientifique. À l'inverse, durant la même époque, le monde musulman s'engourdissait et sombrait progressivement dans l'obscurantisme moyenâgeux. La nature du pouvoir des pays musulmans, naguère basée sur la consultation démocratique (choura), a subi des mutations qui ont amené ces pays à favoriser l’émergence d'oligarchies autoritaires au pouvoir absolu. Ces oligarchies tolèrent à peine la société civile de style occidental et sont relayées par un appareil sécuritaire tentaculaire et répressif. La corruption s'érige en mode de fonctionnement dans ce modèle de « cité policière » choisi par le monde musulman moderne. Enfin, il va sans dire que ce modèle s'entoure, pour la forme, de partis politiques, de syndicats, de médias et d’hommes de culture complaisants et peu critiques.

Partant du constat partiel, mais néanmoins réel, que je viens de décrire, les islamologues ont hâtivement conclu à l'incapacité de l'islam de s'adapter à la modernité et à l’humanisme. Cette interprétation erronée du modèle islamique a provoqué un sentiment de diabolisation et de rejet de cette religion par la majorité des Occidentaux. Dans la foulée, l'image du musulman a été caricaturée, voire déshumanisée par ces mêmes Occidentaux. À leurs yeux, le musulman est un être corrompu, hypocrite, perfide et despotique envers le plus faible. Dès lors, les qualités légendaires de sa culture et son identité sont délibérément ignorées. En effet, sa générosité, son esprit de justice et sa magnanimité sont très vite balayés du revers de la main. De plus, quasiment personne ne rappelle la dette que l'Occident a envers la civilisation musulmane dans le domaine de la philosophie, de l'astronomie, de la médecine et de l’algèbre[3].

À l’inverse, le monde islamique doit reconnaître que certains islamologues leur ont révélé leur propre culture et sont allés très loin dans l’analyse d’auteurs qui, sans eux, seraient condamnés à rester dans l’ombre. Je citerai à titre d’exemple Ibn Khaldoun, le fameux sociologue tunisien, sorti de l’ombre par W.M. de Slane[4] et Vincent Monteil ; Rumi, traduit pour la première fois vers l’anglais par R.A. Nicholson[5], et Al-Hallaj, révélé par L. Massignon. Il faut savoir qu’E. Renan, malgré ses jugements excessifs et condamnables envers les sémites (juifs et arabes), a brillamment analysé le côté rationaliste de l’école d’Averroès ; J. Berque a été inimitable dans la traduction du Coran ; enfin, des érudits comme M. Rodinson, B. Lewis, E. de Vitray-Meyerovith et d’autres ont fait des travaux exceptionnels sur les courants de pensée dans le monde musulman.

Enfin, outre les distorsions de l’image des musulmans, l’approche historique des islamologues se limite souvent aux phases particulières du wahhabisme saoudien (XVIIIe siècle), de la renaissance prônée par le cheikh Al-Afghani (XIXe siècle) ou du prosélytisme efficace des cheikhs Al-Mawdudi en Asie et Al-Banna au Moyen-Orient (XXe siècle). Ces références sont, à tort, considérées comme le point de départ de l'islamisme politique contemporain. De plus, l’impact des rationalistes libéraux et des mystiques soufis du Moyen Âge sur la société musulmane a souvent été négligé, voire méprisé, à cause des emprunts indo-européens et de l’ésotérisme qu’on leur prête. C’est précisément sur ces axes peu explorés que je baserai cette étude. Je remonterai aux sources des trois principales générations islamiques, en essayant de voir si elles diffèrent dans leurs conceptions respectives. Je tenterai ensuite d’établir que parallèlement aux générations de l’islam fondamental, un courant rationaliste soufi, spirituel et tolérant, regroupant les esprits les plus brillants de l’islam, a tenté de s’épanouir dans le monde musulman mais que tout a été fait pour qu’il soit marginalisé et cassé, voire physiquement anéanti.

Compte tenu de ce qui vient d’être exposé, l’ordre que je me propose de suivre dans les pages suivantes consistera en deux parties principales.

Dans la première partie, je m’attacherai à démontrer que la source du phénomène islamique remonte à une période historique beaucoup plus lointaine que ce qui est généralement admis. Une première génération d'islam fondateur est née au VIIe siècle avec le prophète Mahomet. Ce dernier réussit incontestablement à imposer les fondements de la foi et des institutions islamiques à Médine. L’État théocratique progressivement élaboré par Mahomet résultait, entre autres, d’une forme de révolte contre l'ordre tribal inique, profane et brutal établi dans la péninsule arabique préislamique. Je m'empresse d’ajouter que la conception de l'islam fondateur n'est guère similaire à celle des deux générations qui lui succéderont.

La deuxième génération caractérisée par l'islamisme politisé se situe au XIIIsiècle et correspond à une réaction conservatrice des musulmans, sous la houlette de l'imam rigoriste Ibn Taymiyya. En effet, face à la décadence des mœurs et à l'obscurantisme qui entraînèrent la dégradation de la civilisation musulmane en proie aux attaques des Mongols, les idées radicales d'Ibn Taymiyya triomphèrent. Le rigorisme religieux qui a prévalu par la suite chez les wahhabites saoudiens découle en droite ligne des idées d’Ibn Taymiyya.

La troisième génération d'islamisme est apparue au début du XXe siècle. Elle est la conséquence directe des injustices du colonialisme et de la mauvaise gouvernance des régimes nationalistes post-coloniaux. Cette génération, par nature élitiste, a su se montrer populiste et enracinée dans les masses avec l’islamisme asiatique d’Al-Mawdudi et, plus tard, de l’Égyptien Al-Banna, des frères Qutb et d'autres, qui ont incité les fidèles à se révolter contre l'aliénation et la dépersonnalisation imposées par l'Occident. Les émules de ces islamistes fondamentalistes naîtront au Maghreb avec les cheikhs Madani et Benhadj (Algérie), Ghannouchi (Tunisie), Yacine (Maroc). Parallèlement à ces doctrinaires, une aile opérationnelle est née sous la houlette principalement de Ben Laden, du GIA en Algérie et du Djihad islamique en Égypte.

À travers l’étude de ces trois générations d’islam théocratique, je ne manquerai pas d’examiner les problèmes particuliers du statut de la femme et du voile, ainsi que d’autres problèmes liés aux conflits armés et aux droits de l’homme.

Dans une deuxième partie, je tenterai surtout de montrer que parallèlement à l’islamisme fondamentaliste, notamment d’Ibn Taymiyya, un autre courant dit libéral et rationaliste, éclairé et tolérant, a toujours existé. Il fut inauguré par les plus brillants penseurs musulmans médiévaux et les soufis, tels qu'Averroès, Avicenne, Al Khawarizmi, Al-Hallaj, Ibn al-Arabi ou Rumi, auxquels succédèrent, des siècles plus tard, les cheikhs Al-Afghani et Abdouh ainsi que des penseurs contemporains tels que, notamment, A. Badawi ou M. Al-Jabiri. Il continue d’être la seule voie par laquelle l’Islam concurrencera pacifiquement l’Occident. Cependant, ni les théologiens orthodoxes, ni les hommes politiques musulmans n’ont accepté ces réformateurs, ces mystiques anticonformistes tendant à révolutionner l’islam dogmatique.

Dans la foulée, j’essaierai également d’éclairer le lecteur sur le phénomène suivant : les pays musulmans qui ont combattu les ordres soufis (dont l'Algérie, <personnamew:stonproductidla Turquie>la Turquie, l'Égypte et <personnamew:stonproductidla Tunisie>la Tunisie) semblent avoir cédé un espace important à l’islamisme radical, alors que les pays et les régions qui ont convenu d’intégrer ces soufis dans la société civile (notamment Afrique de l’Ouest, Tanzanie, Maroc) ont beaucoup moins souffert de l’extrémisme religieux.

Enfin, l'originalité de l’ensemble de cette recherche ne se situe ni dans le fait d'avoir systématisé et classé en trois générations distinctes le phénomène islamique, ni dans celui d'avoir contourné le piège tendu à la majorité des islamologues, qui se sont systématiquement concentrés sur ce que j'appelle la troisième génération d'islamisme du XIXe-XXe siècle. Elle réside plutôt dans une démarche qui a tenté de pousser plus loin l’investigation en essayant de comprendre l’impact de chacune des trois générations, comme celui des rationalistes et des soufis, sur les droits de la femme musulmane, le port du voile, la place de l'individu dans la société, le statut des minorités (dhimmis), le droit des conflits armés, etc.

À la fin de cette étude, j'ai également tenté de contribuer à éclairer le lecteur sur les chances d’un apaisement des tensions, voire d’un hypothétique rétablissement de la confiance entre l’Islam et l’Occident.



[1] Par « islamologues », j'entends les chercheurs spécialisés dans l’étude de l’islam, qu’il ne faut pas confondre avec les orientalistes. Le champ d’investigation de ces derniers est plus global, dans la mesure où ils étudient une multitude de domaines afférents à l’Orient.

[2] E.W. Said, L’orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, éditions du Seuil, Paris, 1980, p. 61.

[3] Il est à noter que le mot « algèbre » dérive du mot « al- jabr » dû au fameux mathématicien arabe Al-Khawarismi (environ 780-850).

[4] W.M. de Slane, traduction des Prolégomènes d'Ibn Khaldoun, trois volumes, Paris/Alger, 1863. Traduction, également, de l’Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale du même auteur, trois volumes, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1852-1856. Voir aussi, pour les anglophones, la traduction d’Ibn Khaldoun par F. Rosenthal, The Muqaddima, trois volumes, Princeton University Press, Princeton, 1958.

[5] R. Nicholson, dir. de publication et traducteur, The Mathnawi of Jalaluddin Rumi, Cambridge University Press, Cambridge, 1926.