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Interview réalisée par le Journal 24 Heures (Suisse) en janvier 2005

 

   
Zidane Meriboute est un optimiste fâché. Né Algérien, «donc Français», ce Suisse d’adoption est titulaire d’un doctorat en droit et en sciences politiques de l’Université de Genève. Conseiller juridique au CICR, c’est à titre strictement privé qu’il vient de publier La fracture islamique: demain, le soufisme? chez Fayard (Bibliothèque Maktaba). Une étude nuancée mais sans concession, qu’il a réalisée à l’Université de Londres au cours d’un congé sabbatique consacré à l’enseignement.

— Au «Choc des civilisations» de Samuel Huntington, vous opposez un «choc des puritanismes». Qu’entendez-vous par là?

— C’est ma façon un peu provocante de répondre à ceux, en Occident, qui font l’amalgame entre islam, fondamentalisme musulman et terrorisme. Le fondamentalisme, en soi, n’est rien d’autre qu’un retour aux sources (salaf) de l’islam. Ce courant religieux fait une lecture très littérale du Coran. La grande majorité des mouvements salafistes sont légalistes, mais restent généralement modérés. Plusieurs pays leur ont ouvert les portes du Parlement. Il existe néanmoins une minorité particulièrement rigoriste, qui s’appuie sur la doctrine d’Ibn Taymiyya, fondateur au XIIIe siècle de l’islamisme politique. Mais attention: même ces groupes-là condamnent pour la plupart toute attaque contre des civils, jugeant ces pratiques contraires aux enseignements de Mahomet... Comment se fait-il qu’on assimile aujourd’hui les terroristes, une infime minorité, à l’ensemble des musulmans! En France, 4,5 millions de personnes ont l’islam pour religion, mais il n’y a que 20% de pratiquants, dont 5% sont rigoristes. Du temps de nos grands-parents, on ne craignait pas l’islam.

— La popularité de Ben Laden auprès de jeunes musulmans ne justifie-t-elle pas la gêne éprouvée en Occident face à l’islam?

— C’est vrai, j’ai entendu des jeunes avouer, dans des cercles restreints, leur admiration pour Oussama ben Laden. A chaque fois, il s’agissait d’individus confrontés à des problèmes certes personnels mais liés à leur arabité. Exemple classique: la discrimination raciale à l’embauche. A cette étape-là de leur vie, Oussama incarne leur révolte. Faute de mieux. Il ne faut pas se le cacher: il y a beaucoup de colère dans le monde musulman contre une certaine hypocrisie occidentale. Nombre de jeunes vivent en confrontation intellectuelle, en friction avec un monde dont ils se sentent exclus. Mais de grâce, ne confondons pas cette agressivité avec la violence! Faire l’amalgame, c’est refuser la discussion, et les pousser dans les bras des extrémistes.

— Les mouvements extrémistes sont-ils en expansion?

— Non. D’une part, les régimes arabes ont finalement compris qu’une dérive islamiste pouvait se retourner contre eux. La plupart ont changé de stratégie: ils commencent à accepter que des formations politiques fondamentalistes soient représentées au Parlement. Ils multiplient les amnisties et tentent de récupérer les anciens jihadistes. Bref, ils ouvrent la porte aux plus fréquentables.

Par ailleurs, je note que beaucoup de jeunes passent progressivement de l’agressivité à la tolérance, du rigorisme au soufisme, qui leur permet notamment de vivre leur spiritualité à travers la musique ou la danse. C’est une tendance lourde.

— Vous placez beaucoup d’espoir dans le soufisme. Pourquoi?

— Ce mouvement connaît une expansion vertigineuse un peu partout dans le monde arabo-musulman. Et en Occident, une grande partie des convertis sont séduits par le soufisme. Il s’agit d’un courant spirituel tolérant, sensible aux influences tant bouddhiques que chrétiennes, qui considère la femme comme l’égale de l’homme et valorise la recherche intérieure, l’éducation. Les derviches ne se satisfont pas d’une lecture littérale du Coran, ils recherchent le «sens caché» de ce livre ardu. Ce sont des mystiques.

Né dans des monastères, le soufisme a pris racine chez les musulmans actifs dans la société — ouvriers, architectes, banquiers, etc. — qui développent parallèlement à leur activité professionnelle une spiritualité individuelle en rendant régulièrement visite à leur guide. C’est aussi un courant favorable à la démocratie.