"Radio Cité" Audio
"Le Monde" Avr. 2004
"Liberté" Avr. 2004
"La côte" Juin 2004
"Radio Orient " 2004
"24 heures" Jan 2005
En Construction
"Liberté" Avr. 2004


«Il faudrait créer une plate-forme de discussion sérieuse sur l'islam»

 

Entretien · Zidane Meriboute, auteur de «La fracture islamique: demain, le soufisme?», imagine une «Maison de la sagesse» humaniste, sorte de consistoire musulman qui incarnerait le consensus des savants en matière religieuse des 57 Etats de la Conférence islamique.

 

Propos recueillis par Georges-A. Martin

 

Zidane Meriboute est un Suisse d'origine algérienne. Titulaire d'un doctorat en droit et sciences politiques à l'Université de Genève, il travaille en tant que conseiller juridique au CICR. Il publie «La fracture islamique: demain, le soufisme?» aux Editions Fayard. Un ouvrage qui est le fruit d'une année sabbatique que l'auteur a passée en qualité de «visiteur académique» à l'Université de Londres, dans le cadre de la prestigieuse Ecole des études africaines et orientales. Entre l'intransigeance de certains fondamentalistes et l'incompréhension croissante d'une société européenne inquiète, Zidane Meriboute réalise le tour de force d'être nuancé sans être lénifiant.

 

Publier un ouvrage sur l'islam dans le contexte actuel requiert un certain courage. Quelles sont vos motivations?

 

- J'ai présenté mon projet à l'Université de Londres qui l'a tout de suite accepté parce que c'est un message de tolérance, mais aussi et surtout parce qu'il reflète une approche entièrement nouvelle. En effet, l'ouvrage issu de cette recherche fait la part des choses entre les différents courants de l'islam, alors que d'autres auteurs ont tendance à se rattacher à une seule école de pensée, sans toujours l'admettre de façon explicite. J'ai constaté un même intérêt au moment de publier mon manuscrit qui a été accepté par le comité de lecture de Fayard après une semaine seulement. C'est le premier essai publié dans le cadre de <personnamew:stonproductidla Biblioth│que Maktaba>la Bibliothèque Maktaba, après trois classiques de l'islam qui remontent au Moyen Age.

Pour résumer, l'ouvrage distingue deux grandes tendances dans l'histoire de l'islam, salafie ou fondamentaliste d'une part, soufie ou libérale d'autre part...

 

- Il y a en fait trois courants, en comptant la libre-pensée représentée par des penseurs du Moyen Age tels qu'Avicenne et Averroès dont les idées sont reprises et développées à l'heure actuelle par exemple par Mohamed Arkoun, un professeur franco-algérien de <personnamew:stonproductidla Sorbonne>la Sorbonne qui continue cette tradition ou encore par le Marocain Ahmed Al-Jabiri, connu notamment pour sa «Critique de la raison arabe» (1995) et pour un traité sur Averroès. L'Orient a été influencé par l'humanisme du monde antique qu'il a connu au travers des traductions en arabe réalisées par des moines chrétiens d'Orient et par des savants musulmans arabes et iraniens. Mais il existe un humanisme spécifique à l'islam qui a à son tour influencé la pensée européenne. Quant au courant soufi, on peut lui rattacher des auteurs tels que Al-Hallaj, Rumi et Ibn Al-Arabi.

 

Le chiisme n'est-il pas plus réceptif à l'approche interprétative qui caractérise le soufisme?

 

- Ce qui m'a intéressé, c'est que le chiisme a favorisé l'étude du sens caché des mots et l'interprétation des symboles. Au niveau artistique également, les chiites ont développé la calligraphie de manière extraordinaire. Je ne pouvais pas faire l'impasse sur ces aspects, car mon livre a aussi pour objectif d'introduire le lecteur à la richesse de l'art et de la pensée de l'islam. Le clivage entre les deux principales subdivisions de l'islam est d'ailleurs loin d'être strict: certains sunnites adoptent le chiisme, parfois pour des raisons personnelles. Selon une jurisprudence chiite, l'inégalité dans l'héritage au détriment de la femme peut être compensée par des donations. Bien entendu, le mouvement inverse s'observe aussi.

Où situer un homme tel que Tariq Ramadan?

 

- C'est un universitaire. Je ne le connais pas mais j'ai lu ses écrits et suivi les polémiques autour de ses idées. Il essaie de montrer aux musulmans européens une voie qui leur permette de s'adapter à leur contexte tout en conservant leur personnalité. Mais il faudrait aussi faire connaître la diversité de l'islam. L'essentiel est que chacun puisse avoir sa propre spiritualité dans le respect et la tolérance mutuels.

 

Hassan Al-Banna, le grand-père de Tariq Ramadan, n'est-il pas l'un des fondateurs du courant salafiste moderne dont on peut faire remonter les prémices idéologiques à Ibn Taymiyya, un auteur des XIII/XIVes siècles?

 

- Hassan Al-Banna a élaboré une stratégie d'islamisation par l'éducation et peut être considéré comme le porte-parole d'un islamisme modéré. Toutes les formes de rigorisme s'inscrivent en effet dans le courant fondé par Ibn Taymiyya dont la pensée est d'ailleurs plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, dans la mesure où elle fait coexister attitude fondamentaliste sur certains points et modération sur d'autres. Il ne faut pas oublier que le radicalisme de cet auteur s'explique en grande partie par le contexte: sa vie a été marquée par les invasions mongoles qui ont entraîné la dévastation et l'affaiblissement du monde musulman.

Votre livre est aussi l'expression d'une réelle préoccupation sur la situation du monde musulman en général et sur l'avenir des musulmans d'Europe en particulier...

 

- Il y a beaucoup de gens de bonne volonté dans chacun des trois grands courants de pensée de l'islam. Il faudrait créer une plate-forme de discussion sérieuse et en finir avec la violence. L'objectif serait de parvenir au respect mutuel au moins pour la prochaine génération. Je pense en particulier aux banlieues françaises où les frustrations sont importantes, mais je crains que les choses n'aillent guère dans ce sens. Pour revenir à mon projet, je pense à une «Maison de la sagesse» humaniste qui incarnerait le consensus des savants en matière religieuse des 57 Etats de la Conférence islamique. Ce serait une sorte de consistoire musulman où toutes les tendances et toutes les nationalités seraient représentées.
»Il serait souhaitable par ailleurs que les Arabes apprennent d'autres langues importantes du monde musulman, notamment le persan et le turc, et bien sûr que les musulmans non arabes s'initient à l'arabe. Mais c'est déjà le cas dans une certaine mesure. Il faudrait aussi accroître fortement le nombre de traductions accessibles au public arabe, pour faire mieux connaître la culture occidentale. Dans l'ensemble du monde arabe, le volume de traductions est inférieur à ce qui se fait dans un pays de taille moyenne comme l'Espagne. A l'inverse, le déficit d'information du public européen sur le monde musulman est également considérable. L'un des objectifs de mon ouvrage est d'ailleurs de donner une meilleure compréhension des musulmans au public francophone qui en a souvent une image négative. GAM