1ère Partie Prologue
2ème Partie Prologue
Epilogue 1ère Partie
Epilogue 2ème Partie
Epilogue 3ème Partie
Table des Matières 1
Table des Matières 2
Table des Matières 3
Distinction
Commande
1ère Partie Prologue

Prologue

Pour les idéologues de l'islamisme, l'échec militaire des croisades puis du colonialisme a incité l'Occident à utiliser une autre approche pour reconquérir spirituellement et économiquement le monde musulman. La stratégie de l’Occident consiste, selon eux, à suivre à la lettre le testament de Louis IX (saint Louis), le croisé. Ce dernier, nous rappellent-ils, après avoir constaté dans un document secret l'impossibilité de conquérir les musulmans par la force, ordonna de recourir à d'autres tactiques, notamment la domination culturelle et spirituelle[1]. Louis IX était un personnage très pieux qui ambitionnait de conquérir les Lieux saints, dont Jérusalem. Son expédition contre l'Égypte en 1248 échoua à Mansourah, où il perdit la bataille. Il fut fait prisonnier, puis libéré contre rançon.

Voulant prendre sa revanche, le roi croisé organisa une deuxième expédition mais, à peine arrivée en Afrique du Nord, son armée fut décimée par la peste à Carthage (Tunisie) et lui-même ne fut pas épargné. Avant de mourir, il eut le temps de recommander aux chrétiens d'utiliser contre l'ennemi islamique des armes pacifiques – mais néanmoins efficaces – telles que l'instruction, la foi, la théologie et les langues orientales, et ceci avec un esprit critique. À ses yeux, ce n'est que par ces méthodes que l'Occident pouvait venir à bout de la résistance farouche des islamistes et assurer sa domination[2].

Ainsi, des recommandations de saint Louis sont nées les « cellules » d'orientalistes, d'islamologues et d'arabisants guidés par des missionnaires chevronnés. Avec le temps, ces cellules sont devenues de véritables institutions académiques et ont acquis une respectabilité internationale. Par contre, elles n'ont jamais gagné la confiance des islamistes, qui les soupçonnent de tronquer les textes sacrés et de faire dévier les musulmans du véritable message religieux. C'est ainsi qu’ayant perdu toute confiance en l’intérêt des Occidentaux pour leur langue et leur religion, ils ont transmis aux générations successives l'idée que le but final des émules de saint Louis était d'occidentaliser et de laïciser l'Islam, afin de mieux le pénétrer et l'asservir.

Par ailleurs, il convient de rappeler que les islamistes fondamentalistes raisonnent en théocrates et pensent que les recommandations de saint Louis constituent l'équivalent d'une « fatwa »[3] ou d’un édit religieux que la communauté chrétienne devrait, tôt ou tard, appliquer pour satisfaire la volonté de Dieu. Or, la société occidentale est laïque et n'accorde à ces recommandations qu'une valeur historique. À l'opposé, les fondamentalistes souhaitent que tout soit soumis au pouvoir de Dieu. Les valeurs culturelles auxquelles chrétiens et islamistes se réfèrent sont diamétralement opposées. D'où le dialogue de sourds, les malentendus et l'existence d'une hostilité viscérale entretenue dans l'imaginaire des tenants du christianisme et de l’islam.

La rivalité entre l'islam et le christianisme remonte à la nuit des temps. Le constat général est clair : dès sa naissance, l'islam a surpris le monde par sa vivacité et sa vocation universaliste. Sa force irrésistible a déferlé sur le globe terrestre ; des territoires immenses ont été arrachés aux chrétiens, aux hindouistes, aux Sassanides perses et aux confucianistes asiatiques. Cette vitalité conquérante est un élément supplémentaire qui explique pourquoi l'islam s'est attiré une hostilité quasi planétaire, notamment celle des chrétiens. Ces derniers ont d'ailleurs été les seuls, parmi les peuples défaits, à considérer que le prophète Mahomet était un imposteur qui aurait copié de manière éhontée le message de Jésus-Christ[4].

Plus généralement, l’Occident a considéré l'Islam comme une sorte d'épouvantail truffé de croyances insensées, barbares, irrationnelles et féodales. Cependant, il s'est vite rendu compte qu'il traitait avec un bloc religieux déterminé à reconquérir la place privilégiée qui lui revenait parmi les nations du monde. Ainsi, les ambitions démesurées de l'islamisme ont provoqué une véritable panique dans l'imaginaire occidental. La lutte entre ces deux civilisations s'est considérablement intensifiée durant cette dernière décennie. J'ajouterai que le choc culturel risque d'être plus violent si, dans l'avenir, les deux camps continuent à cultiver l'obstination, l'intolérance et le rejet mutuel. Parallèlement, à l’intérieur des pays musulmans, on assistera à une confrontation violente entre, d’une part, les fondamentalistes et, d’autre part, les tenants du rationalisme, du laïcisme et du soufisme.

Je me suis posé la question de savoir si cette étude allait contribuer, ne serait-ce que modestement, à développer le dialogue et la tolérance entre Occidentaux et musulmans et à réduire le sectarisme et la haine entre les musulmans eux-mêmes.

Apparemment tous les messages dits ou non dits sont désespérants et ne laissent aucun espace à la construction d'un dialogue interculturel. Ainsi, la deuxième guerre du Golfe, que j'ai vécue en direct de Bagdad au mois de janvier 1991, puis les crises religieuses et la confusion qui ont secoué le monde arabe m’ont convaincu qu'il était inutile d'essayer de combler le fossé de la haine qui s'est creusé entre les camps musulman et occidental. Ces deux civilisations sont en panne de communication. De plus, à l’intérieur de la oumma islamique, l’hostilité entre sunnites, chiites, wahhabites et soufis va bon train depuis des siècles. Les soufis, particulièrement, seront souvent traités d’hérétiques par les théologiens orthodoxes. Leur calvaire n’a pas cessé depuis que leur représentant, Al-Hallaj, sur qui j’ouvre une brève parenthèse, fut décapité à Bagdad en 922 pour avoir osé dire : « Je suis la vérité » (« Ana’u-al-haqu »). Il faut savoir qu’en arabe, le mot « vérité » est un terme qui se rapporte uniquement à Dieu. Même si l’intention d’Al-Hallaj était de montrer qu’il avait établi une relation directe, légitime et intime avec Dieu, les juristes islamistes de l’époque, farouches gardiens de la charia, à l’instar du fameux Ibn Taymiyya, considérèrent ce grand soufi comme un apostat. Pour eux, il méritait la peine capitale et n’était, après tout, qu’un personnage habité par le diable dont le but était de détruire les fondements de l’ordre théologique établi et cristallisé à jamais par les pieux ancêtres (les salaf).

De nos jours, et encore plus après les attentats anti-américains du 11 septembre 2001, la guerre des Occidentaux contre l'Irak, le Soudan, <personnamew:stonproductidla Somalie>la Somalie et l’Afghanistan, comme les sanctions contre <personnamew:stonproductidla Libye>la Libye ou les souffrances des Tchétchènes musulmans et des Palestiniens ont plongé le monde musulman dans une profonde amertume. Les musulmans ne comprennent pas pourquoi, systématiquement, ceux qui paient le prix de la confrontation sont essentiellement des civils musulmans. Ils savent que quasiment personne, dans les pays riches, ne se soucie de leur sort, et vont jusqu'à soupçonner l'Occident de vouloir renouer avec la mentalité extrémiste des croisés du Moyen Âge. Pour contrer ce complot néo-croisé, réel ou supposé, l'arme de l'islamisme s'est immédiatement développée dans l'esprit des masses populaires.

Si les craintes de ces masses ne sont pas traitées de manière adéquate, notamment par des mesures de confiance, la contestation islamique finira par déferler comme une traînée de poudre sur le Moyen-Orient, l'Afrique, l'Asie, l'Amérique et, bien sûr, l’Europe. Dans ces conditions, le terrorisme et la course aux armements feront rage durant la décennie qui vient de commencer. De plus, les méthodes de combat, comme le processus de fabrication des armes, notamment chimiques, biologiques et nucléaires, seront radicalement révisés par le monde musulman. Ce dernier n'optera plus pour la construction de méga-usines d'armement facilement atteignables par des missiles de croisière ennemis, mais pour une fabrication artisanale et anarchique de ces armes, dont l'action sera aussi brutale mais limitée dans l'espace. Par conséquent, les doctrines et les concepts occidentaux classiques sur les armes de destruction massive seront complètement dépassés. Les attentats du 11 septembre nous l’ont prouvé, et qui nous dit que les forces islamiques radicales ne combineraient pas leurs attaques en transportant de petites quantités d’armes biologiques, chimiques ou radioactives dans des avions kamikazes ?

De plus, des ghettos religieux minoritaires ne manqueront pas de se renforcer au cœur même des principales villes occidentales. Certains seront tentés de les soumettre par la force. On assistera alors à des confrontations religieuses brutales.

Au début de ce millénaire, ce serait une erreur que de négliger l'importance démographique de l'islam et de son influence sur les populations. En effet, force est de constater que le nombre de musulmans était estimé en janvier de l'an 2000 à plus de 1,5 milliard d'individus dans le monde[5] et que l'islam semble s'implanter de manière progressive en occident. À titre d'exemple, aux États-Unis, on compte au début du XXIe siècle 6 millions d'Américains musulmans, talonnés par les Américains juifs, au nombre de 4,5 millions d'individus[6]. En France, la religion de Mahomet précède le christianisme protestant. Plus précisément, les statistiques montrent qu'en 1998-<metricconverterw:stonproductid1999, l>1999, l'Hexagone comptait environ 680 000 protestants, 450 000 juifs et 4,2 millions de musulmans. En Grande-Bretagne, l'islam concurrence, cette fois-ci, le christianisme catholique. C'est par le biais de la communauté indo-pakistanaise que l'islam s'est développé en plein cœur du pays de Shakespeare. Il a largement dépassé les 3 millions de fidèles.

Toutes ces statistiques récentes révèlent la force de l'islam à travers le monde, soit 315 millions de musulmans en Afrique (un Africain sur deux est musulman), 812 millions en Asie et plus de 350 millions en Orient et au Maghreb[7].

En outre, malgré son impopularité en Occident, l'islam continue d'attirer l'intérêt de certains chrétiens. Ces derniers, à la recherche de spiritualités mystiques orientales, à l'exemple du soufisme qui procure une paix intérieure, s'y convertissent en grand nombre et affichent publiquement leur foi. Il convient d’ajouter que certains Européens se convertissent par solidarité avec les jeunes musulmans qui souffrent du racisme. En 1991, par exemple, on comptait environ 50 000 Français[8] convertis officiellement à l'islam, et le même nombre de personnes avaient embrassé la religion de Mahomet en Grande-Bretagne et en Allemagne. En Suisse, ils étaient évalués à 8 000 sur un total de 200 000 musulmans résidants (soit 2,9 % de la population suisse) [9]. Cependant, malgré cet attrait réel de certains pour l’islam, l'Occident, dans sa majorité, continue d'éprouver un malaise profond devant le mystère islamique.



[1] J. Ismaël, « Les sources du complot », dans revue El Moujahid, n° 28 et 29, tome 3, chaaban/ramadan 1992 (Hégire, 1411), p. 21.

[2] Jacques le Goff donne plus de précisions sur ces méthodes pour combattre les musulmans. Il évoque Pierre le Vénérable en ces termes : « Parti en Espagne pour une tournée d'inspection des monastères clunisiens nés au fur et à mesure de <personnamew:stonproductidla Reconquista>la Reconquista, Pierre le Vénérable conçoit le premier l'idée de combattre les musulmans non sur le terrain militaire mais sur le terrain intellectuel. Pour réfuter leur doctrine, il faut la connaître – cette réflexion, qui nous paraît d'une naïve évidence, est une audace en ce temps de Croisades ». J. le Goff, Les intellectuels au Moyen Age, éditions du Seuil, Paris, 1985, p.20 ; voir aussi l'ouvrage de M. Baillard, De Cicéron à Benjamin, Presses universitaires de France, Paris, 1992, p. 76.

[3] La fatwa est une consultation juridique donnée sur un point de la charia par un mufti ou un membre du clergé académique (ouléma) ou, chez les chiites, par un ayatollah. La personne qui demande la fatwa est libre de la suivre ou de demander une « contre-fatwa ». Les fatwas les plus contraignantes sont celles qui sont confirmées, par consensus, par un collège de religieux compétents et habilités à le faire.

[4] Voir F. Gabrieli, Mahomet et les grandes conquêtes arabes, éditions Hachette, Paris, 1967, pp. 12 et suiv.

[5] Les statistiques relatives au nombre de musulmans dans le monde divergent légèrement selon qu'elles sont basées sur des données de l'ONU ou d'instituts spécialisés qui puisent leurs informations auprès des ambassades occidentales réparties à travers le monde. Par exemple, le tableau de David B. Barrett (Nations Unies) rapporté par l'Almanach populaire catholique donne pour l'année 1998 le chiffre de 1 164 622 000 musulmans à travers le monde, alors que d'autres sources basées sur le CIA World Facts Book estiment cette population à 1 678 442 000 personnes. Pour l'année 2000, cette même source évalue à 1 902 095 000 le nombre de musulmans dans le monde. Voir http://www.religion.qc.ca/Themes/statistiques/releve.htm, http://www.bostani.com/Musul-mond.htm. Ces documents sont reproduits en annexes 1 et 2 de cette étude.

[6] Voir E. C. Arnett, Knight-Ridder News Service, citée notamment à l’adresse http://imaanorganization.tripod.com/imaan/id7.html.

[7] Voir les chiffres de l'Almanach populaire catholique basés sur le tableau de D. Barrett (Nations Unies), op. cit., p. 2.

[8] Voir « Voyage parmi les convertis », Le Monde, jeudi 9 décembre 1999 et d’autres informations dans la thèse de S. Allieri, Les convertis à l’islam, les nouveaux musulmans d’Europe, éditions l’Harmattan, Paris, 1998.

[9] Voir l'enquête réalisée par l'ACFMS sur « <personnamew:stonproductidla Suisse>La Suisse et la présence des musulmans », à l’adresse  http://www.femme-musulmane.ch/francais/f-la_suisse_musulmans.htm .