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Humanitarian Islam
Léon Roches
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Commentaire de l’ouvrage sur le  « Trente-deux ans à travers l’islam » soufi de Léon Roches

(Extraits)

 

Intérêt de ce document exceptionnel

Voici, dans son intégralité, sorti de l’oubli par l’éditeur Claude Alzieu, le tome I de l’ouvrage du Grenoblois Léon Roches intitulé « Trente-deux ans à travers l’islam ». Ce document passionnant, qui n’a fait l’objet que d’un tirage de 150 exemplaires, est paru en 1884 à Paris à la Librairie Firmin Didot. Il mérite, à notre avis, d’être connu par un large public, pour deux raisons : primo, parce qu’au cours de sa vie, l’auteur a accédé à des postes qui lui permettaient une observation particulièrement directe de la période controversée de la conquête coloniale de l’Algérie par l’armée française et, secundo, parce qu’il est le seul à publier un témoignage direct et vécu d’une période cruciale de la vie intime et publique d’Abd el-Kader.

Ainsi, le lecteur est amené d’une part, à connaître de l’intérieur un versant du monde musulman maghrébin dont une partie est dirigée par un émir soufi et, d’autre part, à se familiariser avec l’esprit qui animait les colons français en phase d’installation en Algérie et celui des instances dirigeantes de l’armée coloniale en action.

Précisons que ce récit autobiographique doit être pris en tant que document d’époque. Nous ne nous sommes pas permis de modifier ou de limiter le texte de l’auteur pour ne pas fausser le témoignage, ceci au risque de maintenir quelques appréciations peu nuancées sur certaines communautés arabes, kabyles ou juives côtoyées par Léon Roches. Il faut encore une fois souligner que cet ouvrage est un document d’époque et qu’il est nécessaire de considérer certaines observations de l’auteur à la lumière de la mentalité qui régnait alors chez certains colons français.

Sources et motivations personnelles de Léon Roches

Léon Roches a fondé ses écrits sur deux sources principales : son journal tenu jour après jour durant plus de cinquante ans et une collection de lettres écrites à un ami français, lettres heureusement conservées par la famille et restituées à Roches. Il en résulte un récit particulièrement vivant qui produit une impression de grande sincérité. En effet, l’élégance du style, les descriptions détaillées, les observations sur les caractères humains, sur le fonctionnement des diverses formes de la société islamique auxquelles Léon Roches est confronté, – tout ceci avec pour toile de fond, la vie et les aspirations personnelles du narrateur, – donnent au récit un élan qui capte agréablement l’attention du lecteur.

Riche des ingrédients des grands romans, le récit des aventures algériennes de Léon Roches commence par une idylle impossible entre notre auteur et une belle aristocrate algérienne ne parlant qu’arabe. Celle-ci est mariée contre son gré à un indigène et Léon Roches décide d’apprendre l’arabe pour pouvoir, pour le moins, communiquer avec elle. De cet apprentissage assidu et de sa volonté de rester proche de sa bien-aimée dépendra toute la suite de sa vie.

Un témoignage exclusif et de première main sur l’émir Abd el-Kader, sur les tendances de l’islam maghrébin et sur la pénétration coloniale française en terre islamique

Afin de se rapprocher de son amour impossible, Khadîdja, Léon Roches se rend auprès de l’émir Abd el-Kader et lui offre ses services. Il feint de se convertir à l’islam et devient son secrétaire particulier. Au fil des pages, on découvre que la conquête de l’Algérie par les généraux français se heurte à une très forte résistance de la population indigène. C’est la raison pour laquelle la France ne conquiert que les villes portuaires et quelques cités proches de la côte. La plus grande résistance à l’avancée des troupes françaises est menée par des tribus regroupées autour d’Abd el-Kader. Sa lutte contre la présence française prend un caractère religieux. Plus que tout, les Algériens semblent craindre d’être soumis à la religion chrétienne. Devant la détermination et la puissance d’Abd el-Kader, les généraux doivent négocier le traité de la Tafna (1837) qui concède les deux tiers du territoire algérien à l’émir.

C’est à moment-là que Roches finit par rejoindre l’émir. Très loyal face à son pays, la France, mais aussi très ouvert et attiré par la vie algérienne, Léon Roches va œuvrer selon ces deux grands axes, pensant, sincèrement semble-t-il, que la liaison entre ces deux civilisations pouvait être profitable aux musulmans comme aux Français. Signe des temps, le bien-fondé de la colonisation française en tant que telle n’est pas remis en cause par notre auteur. Il dit, par exemple, à l’émir Abd el-Kader auprès duquel il joue le rôle de secrétaire :

« Je suis venu auprès de toi dès que tu as fait la paix avec la France pour me dévouer à ton service. Eh bien, pour te servir fidèlement, il faut que je te dise toute la vérité, dussé-je, en agissant ainsi, m’exposer à te déplaire. Ton désir est de régénérer les populations arabes et kabyles qui ont subi pendant trois cents ans le joug abrutissant des Turcs. Ma conviction est que tu pourras accomplir cette grande mission qu’en vivant en paix avec la France ; car le jour où tu romprais cette paix, les horreurs de la guerre désoleraient les peuples que tu veux régénérer. … » (p. 258).

Une autre contradiction de fond est sensible dans les rapports entre l’émir et Roches, contradiction perceptible lorsque Abd el-Kader dit à Roches :

« Étudie notre sainte religion, la seule vraie, et quand Dieu t’illuminera de sa grâce, tes yeux s’ouvriront à la vérité »… alors que Roches pense en lui-même : « J’étais venu pour faire pénétrer dans l’esprit d’Abd el Kader des idées civilisatrices et c’est lui qui voulait m’inspirer la foi musulmane ! » (p.259)

Roches dit encore :

« Cette étude (de l’islam) m’amena naturellement à comparer la religion musulmane et la religion chrétienne, et jamais je n’avais été frappé de la divine beauté du christianisme. » p. 259

Conscient de la position de l’auteur, le lecteur peut être introduit à une connaissance approfondie du milieu algérien dans lequel Roches vivra plusieurs années et surtout aura un témoignage exclusif et de première main sur l’émir Abd el-Kader. La personnalité de ce dernier, l’organisation de son camp, de son armée, sa manière de rendre la justice, de prélever les impôts, sa sobriété, sa foi, son mysticisme, sa stratégie pour s’imposer, ses rapports avec les autres chefs religieux, rien n’échappe à l’œil perspicace de Léon Roches. Il nous dévoile aussi les différentes forces en présence sur la terre algérienne, en particulier les forces religieuses, par la description des tribus ayant fait allégeance à l’émir, notamment les adeptes de la confrérie Qadiriyya, les différentes zaouïas puissantes, dirigées par des marabouts (moines soufis), dont celle du cheikh Mohamed Tidjini (confrérie tidjanyya) qui n’a pas du tout la même attitude face à la colonisation, et même l’existence d’une tribu wahhabiste, rigoriste originaire du golfe Arabique rapidement éradiquée par l’émir. D’autres forces politiques sont décrites comme, par exemple, ce qui reste du pouvoir turc et la position délicate des Coulouglis (métis algéro-turcs).

Ce récit est également une étude fouillée des diverses populations qui vivent sur le territoire algérien et ses confins tunisiens et marocains, avec leurs particularités sociales, tribales et religieuses. Ainsi, par exemple, peut être cité le cas des Kabyles dont Abd el-Kader avait bien saisi le caractère foncièrement indépendant et avait évité, exceptionnellement, de les contraindre à obéir à ses lois en leur demandant allégeance (bai’a).

Roches : un orientaliste éthique qui refuse de trahir la confiance de l’émir Abd el-Kader

Des comparaisons intéressantes entre la colonisation romaine, turque et finalement française mettent en relief le manque de connaissance du milieu social maghrébin par les Français, ce qui fut la source de beaucoup de pertes du côté français comme du côté algérien.

À son retour dans les lignes de l’armée française, Roches nous introduit dans le monde des instances dirigeantes de la colonisation française. Par sa connaissance de l’organisation de l’armée de l’émir, Roches peut donner de précieuses indications aux chefs militaires. Il tente aussi d’attirer l’attention des responsables français sur une des caractéristiques saillantes de l’esprit musulman, à savoir que l’honneur doit être sauvegardé, même en cas de défaite

militaire. Souvent, notre auteur répugne à dévoiler des informations obtenues grâce à la confiance d’Abd el-Kader. Rapidement, sans doute pour fuir ce dilemme et pour faire aboutir la conquête coloniale en évitant le maximum de pertes, il parvient à convaincre ses supérieurs de l’envoyer, à ses risques et périls, obtenir des plus illustres oulémas de l’islam une fatwa (avis juridique) autorisant les populations d’Algérie à vivre sous la domination des Français à condition que ces derniers prennent soin de leurs biens et respectent la religion islamique. Cette quête fera l’objet du deuxième tome de ses récits.

Dr Zidane Meriboute*

Expert conseiller, Genève/Londres

*Auteur de « La fracture islamique : demain le soufisme ? » Paris, Fayard, 2004 (Distinction spéciale du jury du Prix Méditerranée, Spiritualité d’aujourd’hui 2005